Etre le changement, Rencontre avec Pierre Rabhi

Interview  de Pierre Rabhi par Claire Eggermont
Article paru dans Terre & Humanisme n°85, printemps 2014

Claire Eggermont: Le changement humain est au cœur du message que tu portes. Tu insistes souvent sur le fait que l’humain doit changer lui-même s’il veut changer le monde auquel il appartient. En quoi cela consiste pour toi ?

PR: Je parle de cela à travers ma propre expérience. Il n’est pas question de donner une leçon de morale, mais simplement d’observer les faits objectivement. Nous oublions trop souvent que tout ce qui se produit dans le monde germe d’abord en chacun de nous. Nos tourments sont à la racine de toutes les déviances de notre société. A partir de là, il nous incombe de ne pas rester dans des propos comme « l’humanité doit changer » ou dans la quête de causes et de coupables extérieurs à nous, mais d’assumer notre changement, à partir de notre intériorité, notre microcosme et notre libre arbitre.

CE: De nombreuses associations, groupes ou lieux de vie collectifs portent les valeurs du respect de l’humain et ne parviennent pas à éviter pour autant les difficultés relationnelles. Pourquoi selon toi ?

PR: Déjà, c’est dur d’être indulgent et bienveillant envers soi, c’est dur aussi dans le couple, également dans la famille, alors dans les groupes, la difficulté est décuplée !

Dans beaucoup d’associations ou collectifs humains, on brandit à l’extérieur de grandes valeurs et de nobles intentions mais en interne, le comportement ne suit pas. Chacun devrait reconnaître que le problème est d’abord en soi et non en l’autre. Il n’y a qu’à partir de notre espace intime, intérieur, que l’on peut opérer un véritable changement.

On peut aller manifester et lever le poing et en même temps pourrir la vie de ceux qui nous entourent. Il ne faut pas croire que parce qu’on cultive et mange bio, c’est gagné. Dans certains groupes très écolos, c’est l’enfer humainement! Ca donne envie de leur dire « si c’est comme ça, cessez de manger bio et soyez moins crispés ! ». Si le chemin ne mène pas vers plus de joie, de tolérance, de bien-être, alors il n’en vaut pas la peine.

CE: Quand tu appelles les gens au changement, il ne s’agit donc pas seulement d’un changement de pratiques ou de vie, mais aussi d’une transformation intérieure. De quoi faudrait-il nous « défaire » intérieurement pour évoluer vers un mieux-être ?

PR: Je pense qu’il faut que nous sortions de nos conditionnements et notamment de la peur. Sans cela, aucun véritable changement ne peut avoir lieu.

A notre naissance déjà, nous sommes empêtrés dans des tas de conditionnements liés à notre histoire, notre culture, notre religion, etc. L’antagonisme et la compétition en font partie, alors que toute la vie sur la planète est organisée sur la coopération, des bactéries aux gros mammifères. Dès tout petit, l’enfant est éduqué à se comparer et à dominer.

A côté de ça, le féminin a besoin d’être reconsidéré car la domination masculine exacerbe les pulsions d’insécurité et de violence, produites par la peur. D’où vient cette peur ? Peut-être de notre incapacité à appréhender la complexité du réel avec notre raison qui est si limitée… Je pense que cela explique pourquoi l’humanité est aussi angoissée. Comprendre le mystère de la vie avec notre raison serait comme vouloir démonter une montagne avec une fourchette ! Personnellement, j’aime beaucoup la formule de Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais pas… ». Face au grand mystère, je ne m’obstine pas à savoir et je rentre en poétique, dans une sorte d’admiration de la vie qui n’a pas d’objet. J’essaie d’être présent au cadeau tangible et magnifique du divin qu’est notre planète, et cela me procure de la paix.

Les animaux sont naturellement dans l’ici et maintenant et nous, nous pratiquons des tas de disciplines pour retrouver cette capacité à être présents à la vie. Nous projetons sans cesse notre pensée dans le temps : ce qui s’est passé de beau dans ma vie, je voudrais que ça se répète, mais ce qui s’est passé de mauvais, je redoute que ça revienne, et ainsi nous sommes dans des tourments permanents avec ce mental qui fabrique des peurs et des fantasmes et nous empêche de savourer l’instant présent.

Pierre songeurCrédit Photo: Nicolas J. Vereecken

CE: Les personnes sont parfois désillusionnées de voir que ce n’est pas non plus le paradis dans nos structures dites « alternatives », qu’on ne peut pas leur servir sur un plateau la recette du bonheur…

PR: On peut être dans des dispositions qui permettent à l’autre de travailler sur son propre espace mais on ne peut en aucun cas donner des leçons. C’est pour ça que je suis très inspiré par Krishnamurti qui parle de « se libérer du connu ». Son discours est difficile d’accès pour certains qui préfèreraient avoir un gourou qui leur dirait : « Fais comme ci, fais comme ça ». Il n’y a qu’à voir tout le trafic spirituel qui se fait actuellement sur la planète de la part de ceux qui sont soi-disant plus éveillés que les autres. Je refuse tout cela. Je n’accepte aucune autorité spirituelle. Il n’y a pas besoin de doctrine pour vivre la spiritualité. Je trouve les mots du chef Seattle très spirituels et ils sont pourtant très simples : « La terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons ». Selon moi, ce respect du vivant est vraiment le gage selon lequel on a bien compris l’essentiel.

CE: On se fait piéger parfois par des sortes de miroirs aux alouettes en se disant « je vais quitter mon travail, changer de vie, vivre en yourte, faire du jardin, etc. et tout ira mieux ». Mais souvent, le mal-être perdure…

PR: Et oui, cela peut être une fuite. L’autre attitude serait de rester dans la réalité et de résoudre nos problématiques là, tout de suite, où l’on est. Ne pas croire que la solution se trouve en l’autre ou ailleurs. Dans ce cas, on se condamne à fuir les problèmes à résoudre en soi et finalement, on les transporte constamment avec soi. Travailler sur soi, ce n’est pas appliquer une recette, c’est aller à la racine du problème, et ça passe forcément par soi. Si chacun, en tant qu’élément d’un corps social, était vraiment dans ce questionnement envers soi-même, les groupes seraient plus apaisés.

CE: Il n’y a donc pas un chemin. Chacun doit faire vraiment le sien. On voit des personnes s’épanouir en incarnant un changement positif en ville ou dans leur entreprise. D’un autre côté, on voit des personnes faire des choix très puristes dans la sobriété et l’écologie, renoncer à tout confort par exemple, et parfois, ne pas rayonner de bien-être…

PR: Il y a là une responsabilité du monothéisme qui nous a inculqué qu’il faut s’infliger de la souffrance pour gagner le paradis. Nietzsche disait : « Je croirais en leur Dieu s’ils avaient l’air un peu plus sauvés ». Tomber dans le renoncement, ce n’est pas juste. J’ai toujours parlé de sobriété heureuse. La planète nous offre tout ce qu’il faut pour nous réjouir, la beauté, la nourriture, etc. Quand on n’est pas attentif à ces offrandes de la vie, que l’on tombe dans la mortification ou au contraire dans la quête de plaisirs superficiels et infinis, là, ça dérive. La joie n’a rien à voir avec le matériel. Mais il est vrai qu’on la trouve souvent chez des personnes humbles qui savent goûter la vraie saveur de la vie.

Quand on lâche nos peurs, nos angoisses, nos vieux schémas, on se libère de cette pesanteur qui nous était très préjudiciable et on peut alors ressentir la légèreté de la joie. C’est une vibration particulière qui nous donne le bien-être suprême. Consciemment ou pas, nous recherchons tous cet état mais parfois pas au bon endroit !

CE: Pour toi, c’est vers cela que le chemin, le changement, doit nous mener ? Plus de joie ?

PR: Bien sûr ! Ça ne veut pas dire que j’ai atteint cet état. Il y a aussi des moments où je ne suis pas bien. Là où je suis, je fais ce que je peux. Mais ma conviction personnelle, c’est que toute cette vie a un sens et que c’est dommage de ne pas le comprendre, de ne pas aimer, respecter la vie, se réjouir.

Je fais mon possible, Dieu fera l’impossible. C’est pour cela que je parle souvent de faire sa part de colibri plutôt que de continuer à se plaindre de l’état du monde.

CE: Cette part de colibri ce n’est pas seulement « j’arrête de mettre des pesticides dans mon jardin », mais c’est aussi « cette part qui souffre en moi, je vais en prendre soin et l’apaiser » ?

PR: Absolument. Nous sommes dans une société qui donne plus d’importance à l’avoir qu’à l’être. Et l’être est souffrant dans la surabondance ! C’est le paradoxe de notre monde aujourd’hui. Le nécessaire n’est pas résolu pour tous, et une minorité est dans un superflu qui n’en finit pas mais qui s’accompagne d’anxiolytiques. C’est une joie artificielle, car l’être profond est atteint. J’admets tout à fait qu’on puisse s’accorder un peu de plaisirs, de superflu, comme une fantaisie de la vie qui amène un relâchement, mais sans que ça prenne des proportions inconsidérées. C’est pour le superflu qu’on détruit la planète et non pas pour le nécessaire. Prenons soin de la terre tout autant de l’être qui souffre en nous.

CE: Beaucoup de personnes se sentent enfermées dans leur vie, dans un système, avec des tas de raisons pour lesquelles elles ne peuvent changer…

PR: Changer dans notre intériorité n’est pas simple, ça demande le courage de regarder en face nos souffrances. Et on peut comprendre que des gens laissent un couvercle bien fermé sur tout ça. Gardons toujours de la compassion car parfois, c’est ainsi, il y a des personnes qui n’ont pas cette énergie, cet élan, ce courage de changer. On ne sait pas ce qu’elles ont eu comme histoire, comme enfance, comme épreuves à surmonter. Elles sont en chemin, comme chacun de nous.

CE: Changer vers plus de joie… Il y a donc un équilibre à trouver entre la responsabilité de s’atteler à changer ce qui ne va pas et la réjouissance pour tout ce qui va bien ?

PR: Oui, souvent on ne voit même plus ce qu’on a. Essayons de porter notre regard sur tout ce qui va bien et de ressentir de la gratitude. On nous dit aux infos : « Quelqu’un a tué quelqu’un », mais on ne nous dit pas : « Aujourd’hui plusieurs millions d’individus n’ont tué personne ».

Si l’on ramène la création à 24 heures, l’être humain n’est là que depuis 2 ou 3 minutes. Et quel est son sens ? Je ne pense pas qu’on soit né pour souffrir et détruire mais pour aimer et se réjouir. C’est comme si la planète s’était faite belle pendant des années et nous avait fait venir pour l’admirer. S’il y a un avenir pour l’humanité, c’est de travailler à son unité. Une alchimie globale doit se produire, et cela passe par reconnaître que nous sommes tous de la même espèce et tous dans le même bateau. C’est pour cela que je parle de fédération des âmes et des consciences. Il y a un moment où il faut se désidentifier de nos origines sociales, transcender nos conditionnements et nos histoires pour s’ouvrir à ce que l’on est réellement et pouvoir s’ouvrir réellement à l’autre. Le changement humain passe par le changement de chacun de nous. C’est une évidence. Ce n’est pas un chemin facile mais ô combien, initiatique et libérateur.

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